Marion David, Post-Doctorante, au Centre Nantais de Sociologie a soutenu sa thèse en 2014.
  • Vous venez de soutenir votre thèse de doctorat, pouvez-vous nous présenter cette recherche ?

J'ai consacré ma recherche doctorale au champ des associations réalisant une action de santé auprès des personnes se prostituant en France et en Belgique. Ce travail a supposé la conduite d'une enquête ethnographique multi-sites, impliquant de nombreux entretiens, des séjours d'observation au sein des structures associatives, ainsi qu'un recueil de documents produits par les dispositifs concernés.

Ma préoccupation principale en m'engageant dans cette recherche était d'examiner la manière dont ces interventions sanitaires : d'une part, sont conditionnées par certaines représentations normatives de l'expérience prostitutionnelle, et d'autre part, participent de l'encadrement politique et social de la prostitution en contribuant, à leur tour, à façonner une représentation particulière de cette activité et des personnes qui l'exercent.

Cette investigation s'est articulée autour de deux axes principaux. Premièrement, je me suis efforcée d'identifier les catégories mobilisées par les intervenants pour caractériser la situation des populations auxquelles ils s'adressent et les risques sanitaires les menaçant, puis de les mettre en relation avec les pratiques préventives et curatives mises en œuvre. Deuxièmement, il s'est agi d'interroger la place de la question sanitaire dans la gestion publique de la prostitution dans les deux pays étudiés : en retraçant l'évolution des associations concernées, en identifiant la place qu'elles occupent dans la configuration d'acteurs pluriels se consacrant à la question prostitutionnelle et en examinant les logiques présidant au soutien leur étant accordé par les pouvoirs publics.

Étant donné l'ampleur de la controverse attachée au phénomène prostitutionnel, j'ai décidé, au terme de mon enquête de terrain, d'entreprendre un travail supplémentaire visant à expliciter la nature problématique de cet objet pour la démarche sociologique (du fait des antagonismes moraux et politiques qu'il suscite) et à explorer les fondements de son caractère transgressif dans nos sociétés occidentales. Cette réflexion a finalement fait l'objet de la première partie de ma thèse (tandis que la seconde fut proprement consacrée aux actions de santé dédiées aux prostituées), conférant à mon manuscrit une forme bien différente de celle que je lui imaginais originellement. J'ai d'ailleurs souhaité intituler cette thèse « Penser le fait prostitutionnel », suivi du sous-titre « Enjeux moraux et politiques de la question sanitaire dans le traitement sociétal d'une activité stigmatisée », afin de souligner l'importance qu'a représenté ce questionnement d'ordre épistémologique tant dans l'exploitation de mon matériau que dans l'élaboration de ma posture de sociologue.

 

  • Vous avez soutenu à Nantes, en tant qu'étudiant à l'UFR de sociologie et intégré au laboratoire le Centre Nantais de Sociologie (CENS), pouvez-vous nous redonner votre parcours à l'université de Nantes ?

J'ai effectué l'ensemble de mon cursus de sociologie à l'Université de Nantes, consacrant successivement mon mémoire de Maîtrise, en 2004, aux discours et représentations associés au client de la prostitution, et celui de mon Master 2 Recherche, en 2005, à comparer le travail de deux associations réalisant, à Nantes et à Paris, des actions de prévention sanitaire auprès de prostituées exerçant en rue. Au cours de ces années, j'ai pu bénéficier de l'espace de réflexion collective stimulant offert par le groupe de recherche « Politiques publiques et populations problématiques » (hébergé par la MSH Ange Guépin), coordonné par Jean Danet et Véronique Guienne.

En 2006, j'ai intégré le CENS et entrepris une thèse de doctorat visant à approfondir ces premières investigations en réalisant une enquête qualitative de plus large envergure, c'est-à-dire inscrite dans un cadre international. Véronique Guienne, qui fut directrice de mon Master 2, a accepté de co-diriger cette thèse avec Jean-Michel Chaumont, professeur de sociologie à l'Université Catholique de Louvain en Belgique. Pour mener à bien ce travail, j'ai par ailleurs pu bénéficier du soutien de l'Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS) qui a accepté de m'accorder, de 2007 à 2010, une allocation de recherche.

Le fait de conduire cette thèse dans le cadre d'une cotutelle internationale a constitué une expérience particulièrement enthousiasmante à laquelle je ne peux qu'encourager les futurs doctorants (en dépit des tracasseries administratives auxquelles cela peut parfois exposer). En effet, s'engager dans cette démarche c'est prendre le risque de se confronter à l'altérité, tant en ce qui concerne le travail empirique que la socialisation universitaire, et ainsi opérer un décentrement nécessairement fécond pour la recherche sociologique. Mon parcours de doctorante s'est achevé le 17 mars 2014 à l'occasion d'une soutenance se déroulant en deux temps (un huis clos avec le jury, suivi d'une « défense » publique), me permettant d'expérimenter une dernière fois les particularités du contexte belge.


  • Maintenant que ce travail de recherche conséquent est achevé, quelles sont vos activités ?

Depuis début novembre, j'ai intégré en tant que post-doctorante l'équipe de recherche ANR AUTOMED, coordonnée par Laurent Brutus, Sébastien Fleuret et Véronique Guienne, explorant les déterminants et les enjeux des pratiques d'automédication et d'auto-soin en Loire-Atlantique et en Vendée.

Rejoindre ce programme de recherche s'inscrit de manière cohérente dans le prolongement de ma thèse car cela me permet de continuer à travailler sur les questions de la relation médicale et de l'accès aux soins, à l'interface entre les politiques publiques de santé et les pratiques des professionnels et des patients. Au sein de ce projet résolument pluridisciplinaire (puisqu'il implique un véritable travail collectif entre géographes sociaux, médecins et sociologues), je suis plus particulièrement en charge - aux côtés d'Estelle d'Halluin, de Véronique Guienne et d'Anne-Lise Le Hesran - de la collecte et de l'analyse des données qualitatives relatives aux solutions diverses et individualisées que les acteurs mettent en œuvre face à la maladie (en considérant le rôle des contextes biographiques, environnementaux et sociaux dans l'élaboration de cette réponse).

Pour autant, je n'ai pas abandonné mes thèmes de recherche antérieurs, et je m'emploie aussi, en parallèle, à valoriser ma thèse en travaillant sur des projets d'article et de communication. Je suis également membre d'un réseau de recherche européen sur les particularités et les effets des politiques de la prostitution en Europe (Comparing European Prostitution Policies, Understanding Scales and Cultures of Governance)