Eve Meuret-Campfort, doctorante au Cens, a soutenu sa thèse le lundi 8 décembre 2014.
  • Vous venez de soutenir votre thèse de doctorat, pouvez-vous nous présenter cette recherche ?
Cette recherche porte sur le genre du militantisme syndical, à partir d'une étude de cas : le militantisme et les grèves des ouvrières de l'usine Chantelle de Saint-Herblain (1966-2005). L'idée de départ était d'étudier des femmes qui s'engagent sur leur lieu de travail dans des syndicats, des grèves, parfois longues, alors même que ce type d'engagement est réputé être l'apanage des hommes. En faisant cela, je revisite la question des obstacles à l'engagement militant de femmes de classes populaires et cherche à montrer un autre visage de ces femmes que celui qui est habituellement dépeint par une sociologie du genre centrée sur les questions des inégalités et des discriminations.

Plus précisément, j'ai pris pour objet les processus d'acquisition et de déstabilisation d'un capital militant par des ouvrières. J'ai mené une analyse sociohistorique et localisée de ces processus au croisement d'une sociologie du genre, du travail et du militantisme. En s'appuyant sur des archives syndicales et administratives et des entretiens, la thèse propose une analyse des mondes populaires et du syndicalisme « par le bas » et « par le féminin ».

Au final, mon travail montre que les ressources mobilisées par les ouvrières dans leurs carrières militantes sont plus collectives qu'individuelles, et plus conjoncturelles que statutaires. Dépourvues a priori d'un sentiment de compétence politique, les femmes de classes populaires trouvent dans le groupe ouvrier féminin de l'usine les moyens d'une collectivisation et d'une subversion des ressources militantes ouvrières, pensées comme masculines. La centralité ouvrière des « années 1968 », particulièrement marquée à Nantes, autorise les « Chantelle » à se hisser au rang des usines connues et reconnues localement et à conquérir un sentiment de dignité collective sur un registre ouvrier et masculin - « comme les mecs », disent-elles. La nouvelle conjoncture des années 1980-1990 dégrade au contraire les conditions de possibilité de ces engagements. Ces femmes continuent à faire preuve d'une capacité de protestation, bien qu'elles ne soient pas d'accord sur la « bonne manière » de s'émanciper, mais sont finalement assignées à des positions dominées de victimes.

  • Vous avez soutenu à Nantes, en tant qu'étudiant à l'UFR de sociologie et intégré au laboratoire le Centre Nantais de Sociologie (CENS), pouvez-vous nous redonner votre parcours à l'université de Nantes ?
Je suis un pur produit nantais ! J'ai intégré l'UFR de Sociologie à la sortie de mon bac ES en 2003 puis ai suivi tout mon cursus à l'Université de Nantes en obtenant ma Licence en 2006 et mon Master Recherche en 2008. Je suis juste partie un an en Erasmus à Lund en Suède pour mon année de Licence 3. Là-bas, j'ai suivi un Master de Cultural Studies qui m'a ouvert sur un autre regard sociologique. C'est aussi à Lund que j'ai réalisé mon premier mémoire et que j'ai commencé à travailler sur l'engagement militant. Je me suis intéressée au Ladyfest, une manifestation culturelle visant à défendre la place des femmes dans la culture underground. Ce festival est un concept né aux Etats-Unis dans le sillage de la culture Riot Grrrls et Queer et décliné depuis dans le monde entier. J'avais alors déjà l'idée de travailler sur ce sujet pour mon Master 1 car je connaissais l'association qui avait organisé le Ladyfest à Nantes. En rentrant, j'ai donc fait une enquête par entretiens et observation participante dans l'association Wonderground en m'engageant dans ce collectif et ses activités. Mon analyse s'est surtout centrée sur les processus d'institutionnalisation d'une association et les tensions que cela suscite en interne. Je travaillais alors déjà sous la direction d'Annie Collovald et c'est avec elle que j'ai poursuivi en Master 2. Désirant aborder un sujet un peu moins proche de moi tout en continuant à travailler sur des engagements de femmes dans des espaces quasi non-mixtes, j'ai choisi de travailler sur l'usine Chantelle de Saint-Herblain et les luttes de ses ouvrières. J'ai réalisé une sociohistoire de la grève qu'elles ont menée à l'hiver 1981-1982 pour mon Master 2 et j'avais trouvé là le terrain central de ma thèse que j'ai décidé d'entamer dès l'année suivante, en octobre 2008 grâce à une allocation de la Région Pays de la Loire.

C'est surtout à partir de là que je me suis intégrée aux activités du CENS et de l'UFR de sociologie. Je participais aux séminaires organisés, en ai aussi organisé puis j'ai commencé à enseigner à l'UFR en 2011/2012 en tant que chargée de cours. J'ai continué en 2012/2013 en obtenant un poste d'ATER.

  • Maintenant que ce travail de recherche conséquent est achevé, quelles sont vos activités ?
En novembre 2014, j'ai été embauchée en tant que post-doctorante par l'Observatoire de la Fepem l'Observatoire de la Fepem  (la Fédération des particuliers employeurs de France) dans le cadre d'une convention avec la MISAP (la mission des services à la personne du ministère de l'Économie, de l'industrie et du numérique). Je suis chargée de réaliser une enquête qualitative sur laquestion de la qualité de l'aide à domicile auprès des personnes âgées dépendantes.

Je suis par ailleurs investie dans le projet ANR Sombrero (Sociologie du Militantisme, Biographies, Réseaux, Organisations - 2012-2015) qui mobilise plusieurs chercheurs du CENS. Cette enquête, menée en parallèle dans cinq villes de France (Nantes, Rennes, Lille, Lyon, Marseille) vise à interroger les conséquences biographiques du militantisme à partir du cas de personnes engagées dans le syndicalisme et/ou l'extrême-gauche et/ou le féminisme dans les « années 1968 ». Dans ce cadre, je m'intéresse, avec Marie Cartier et Marie Charvet, aux militantes féministes nantaises et leur devenir depuis les années 1970.

Je continue par ailleurs à faire partie du groupe de travail « Genre et classes populaires » réunissant des doctorantes et des docteures en histoire et en sociologie. Nous organisons un séminaire mensuel à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et animons un carnet hypothèse (http://gcp.hypotheses.org/).

J'essaie aussi de valoriser mon travail de thèse dans des manifestations scientifiques et des articles et envisage de transformer ma thèse en ouvrage.